Eric R.

Picault Aude

Dargaud

19,99
par (Libraire)
24 janvier 2022

Dérangeant, politique et utile

C’est une Bd dont les premières pages se succèdent à une vitesse folle. C’est une BD qui fait la part belle à un Diable contemporain. La vitesse c’est celle à laquelle est soumise Amalia dès le lever d’une journée rythmée par la douche de la petite Lili, le petit-déjeuner, le départ à l’école, l’arrivée au travail et le soir le rangement de la maison, le pyjama, la lecture au lit. Le Diable c’est la pression de la performance: la maison impeccable, les résultats au travail. Cela s’appelle aussi la perfection. Ce qui épuise Amalia « c’est de vouloir tout contrôler, tout ranger, toujours inquiète de ne pas être assez bien ».

Le double constat, vie intrépide et performance, est connu. Pourtant Aude Picault apporte ici un regard neuf car global sur l’existence menée aujourd’hui par des millions de familles qui subissent leur quotidien au rythme des aiguilles d’une horloge dictatoriale et d’un idéal de comportement dont on se rend compte qu’il résulte essentiellement de directives économiques. Amalia n’est pas la super nana de Michel Jonasz. Elle vit dans une famille recomposée avec Karim, son homme pendu à l’actualité, pas très réjouissante, rythmée par les attentats, la pollution, et sa belle fille Nora, jeune adolescente en pleine crise, plus préoccupée de ses « like » que de son bac blanc. Omniprésence des écrans, actualité permanente anxiogène, moments d’intimité oubliés, repas morcelés, Aude Picault semble avoir posé des caméras dans des milliers de maisons, pavillons, appartements de familles françaises. On regarde et on se regarde comme dans un miroir sans tain. Tout est vrai, tout est vécu, de ces petits jouets qui traînent dans l’escalier et qu’il faut ranger à la promotion professionnelle de « Team Leader » pour permettre « de révéler tout son potentiel ».

Ce surmenage familial collectif n’est pourtant pas le seul sujet de la BD et les personnages perçus comme secondaires permettent de révéler d’autres travers de notre société: les influenceuses du net, l’industrie agro alimentaire dénuée de tout respect de l’environnement, la « mal bouffe » industrielle, traversent l’album donnant au sujet principal de la charge mentale une toile de fond nécessaire. Une médecin, en visio, modernisme oblige, dit à Amalia qu’« il s’agit d’équilibrer la dépense quotidienne d’énergie et le temps de récupération (…). Ce n’est pas que médical c’est philosophique ». Si le corps a besoin d’aide, la tête a besoin de réfléchir.

Pas de désespérance finalement car comme conclue Amalia après avoir modifié le cours de son existence, « Le chaos c’est la vie ». Ce chaos qui laisse trainer les jouets dans l’escalier, un peu de poussière sur les meubles, ou une vaisselle mal rangée mais qui s’organise quand le bleu du ciel vous étreint ou la plante verte moribonde reprend vie. Et comme Karim, Aude Picault nous invite à une véritable leçon de vie: « Y’a plein de choses à faire! Et ce n’est pas demain qu’on va s’y mettre, c’est maintenant ».

Bocquet Olivier

Dargaud

16,00
par (Libraire)
20 janvier 2022

Jouissif et décapant !

C’est bien un album « western ». Un charriot de pionniers est attaqué par les indiens. Dans le saloon les cow-boys avinés jouent leur paie sous le regard de vieilles prostituées blasées et décharnées. Une silhouette noire d’un mercenaire mexicain menace la ville. Certes, mais les temps ont changé. Les codes aussi. Alors le shérif, loin du regard viril de John Wayne, est un pleutre garçon, maigrichon et peureux. Les hommes de main sont plutôt fébriles et faiblards devant la violence. Et les Sept Mercenaires sont devenues Cinq Ladies, sans armes, quoique, mais tellement efficaces.

Elles sont cinq comme les cinq doigts de la main. Les voilà rapidement avec par ordre d’apparition: Katleen, une anglaise de « bonne famille » comme on dit alors, venue chercher avec son mari l’or de l’Ouest américain. Elles est un peu … décalée. Ensuite, Abigail, une très jeune amérindienne, qui a voyagé en faisant rouler sa cage dans laquelle elle a été emprisonnée. Emouvante et déterminée. Et puis il y a Chumani, une amérindienne, seule rescapée de sa tribu, qui tire à l’arc avec une précision diabolique. Mystérieuse et partagée. La quatrième, plus âgée mais terriblement humaine se dénomme Daisy, une ancienne institutrice irlandaise, à qui il ne faut pas la faire. Enfin, surgie de dessous la couverture d’un charriot, la noire et mystérieuse, Cassie, « pourvoyeuse de plaisirs », lasse de regards lubriques des hommes en mal de jouissance. Lucide et un brin cynique.

Cinq caractères dans cinq physiques opposés, qui remplacent avantageusement Yul Brynner, Steve McQueen ou Charles Bronson. A travers l’histoire de leurs rencontres improbables dans cette mythique conquête de l’Ouest, Olivier Bocquet, grâce à un scénario original et virevoltant, déconstruit malicieusement les mythes masculins de l’épopée américaine par l’humour, en jetant un regard amusé sur ces petits bonhommes au révolver facile mais au courage déliquescent. Ces cinq femmes racontent aussi les avatars d’une conquête moins noble que le récit officiel américain. Une esclave violée, une indienne orpheline, une prostituée désabusée qui savent aussi à leur manière se défendre et montrent à l’occasion des qualités que l’on ne prête habituellement qu’aux seuls hommes. Avec un bonus: elles manient, volontairement ou non, en plus de l’arc, du balai ou de la dynamite, un humour ravageur, qui peut éclabousser de sang les plus dangereux des mercenaires.

A ce scénario original et tonitruant, il fallait un dessin aussi pétaradant. Anlor fait exploser les pages, alternant planches classiques avec des cases qui éclatent comme des éclats de verre sous l’effet de la dynamite. On en prend plein les yeux et il faut vite tourner les feuillets pour éviter de recevoir un éclat.

Cinq femmes qui défraient la chronique, bouleversent l’ordre des choses et finalement finissent recherchées sur les célèbres affiches « Wanted ». Alors, après ce premier album très réussi, le lecteur n’a qu’une envie, celle de rapidement les retrouver mais libres. Libres de nous faire sourire et de nous faire rêver dans de nouvelles aventures.

Zuttion Quentin

Le Lombard

22,50
par (Libraire)
17 janvier 2022

Touchant et juste

Certains appellent cela des « fleurs de cimetières ». Elles sont le début de la vieillesse, le début de la fin. Elles sont le début de la Bd, terrifiantes, omniprésentes sur le corps de la vieille Madame Suzanne. Ces taches sur la peau qui vieillit, traversent cet ouvrage jusqu’à la dernière case. Elles sont le symbole de ce que l’on tait et de ce que l’on cache: le corps qui faiblit, la peau qui flétrit, les muscles qui défaillent. Le premier défi réussi de Quentin Zuttiou est celui là: oser montrer sans artifice ce qui fait d’abord la vieillesse et qui finit par occuper tout l’espace, ce corps qui se manifeste dès le lever du matin, que l’on détaille chaque jour pour savoir si tout fonctionne bien, ce corps qui est abandonné peu à peu, pour la toilette, pour le repas aux mains des soignants et soignantes, ce corps qui appartient alors aux autres et si peu à soi même.

C’est Estelle, infirmière dans la maison de retraite « Les Coquelicots » qui nous sert de guide, nous ouvre les portes derrière lesquelles se cachent tant de vies, tant de souffrances, tant de fantasmes. On ne côtoie pas chaque jour impunément la mort et Estelle se débat avec les liens intimes qu’elle tisse avec certains résidents et le nécessaire détachement à la souffrance d’autrui. Elle tâtonne, elle doute, fait des choix hasardeux, se perd parfois entre amour, pitié, tendresse et détresse.
Quentin Zuittou a travaillé comme étudiant dans un EHPAD, très « impliqué émotionnellement » il avoue avoir été marqué par le « contraste entre les moments de vie, les rires, les chants et la mélancolie d’une vie passée ou d’une mort qui tarde à venir ». C’est sur ce fil du rasoir que surfe l’auteur qui évite tous les pièges du genre, et nous offre une palette large et humaine de résidents si différents: le vieil homme qui s’excuse d’avoir un émoi sexuel sous le frottement d’une serviette, la vieille dame qui renie son passé pour s’inventer un poste d’ambassadrice à Prague, Sophie qui rêve encore de s’enfuir avec sa jeune bien aimée. Chacune, chacun enfermé dans un monde qui se réduit chaque jour et dans lequel il faut essayer de trouver des fenêtres ouvertes sur la réalité ou l’imaginaire. L’observation est clinique, vécue, réelle mais pleine d’empathie et de compréhension et n’hésite pas à évoquer des images d’une rare poésie.

Le dessin magnifique est au diapason, évitant le manichéen noir et blanc, pour adopter un bleu froid, monochrome que viennent éclairer, des couleurs resplendissantes utilisées pour exprimer des souvenirs, des fantasmes de joie et de bonheur. Il permet par sa poésie de faire entrer l’imaginaire dans des pages qui acceptent le réalisme, de faire côtoyer sur une même page, la mort et la vie.

La Dame Blanche, ce personnage lumineux qui aperçu sur le bord de la route est, selon la croyance populaire, un présage de mort, fait partie des ouvrages qui vous accompagnent plusieurs jours après leur lecture. Vous guetterez alors sur votre peau ces petites taches brunes, sans importance, banales. Pour certains elles sont déjà là. Alors cette Bd vous parlera au présent. Pour d’autres elles sont encore cachées et dissimulées par les années à venir. Cette Bd vous parlera au futur. Mais elle parlera à tout le monde car elle évoque avec une intelligence rare ce qui nous attend tous et que nous ne préférons pas voir. Quentin Zuttiou nous aide à ouvrir nos yeux quitte à nous faire pleurer mais il célèbre en même temps un formidable hymne à la vie.

par (Libraire)
11 janvier 2022

L'histoire revisitée

Eric Vuillard poursuit sa recherche, à l'aide de sa plume légère, de vestiges dans les vestiges de l'Histoire officielle.
Cette fois-ci, il déconstruit la guerre d'Indochine en nous faisant entrer dans les coulisses, en traçant des portraits saisissants des intervenants militaires ou politiques. Un éclairage unique, inédit et féroce.

Salutaire et formidable !

Eric

Chronique complète :

On pourrait dire d’Eric Vuillard qu’il soulève le tapis pour découvrir sous l’apparence des choses, une autre réalité. Mais de manière plus noble on peut aussi écrire qu’il agit comme un archéologue, extrayant, à l’aide de sa plume légère, des vestiges enfouis sous d’autres vestiges, pour éclairer différemment des évènements majeurs de l’Histoire. Avec 14 Juillet, on avait découvert des personnages dits « secondaires » de la Prise de la Bastille. L’Ordre du Jour montrait l’envers de « L’Anschluss » et de l’invasion de l’Autriche. Enfin La Guerre des Pauvres dévoilait le rôle d’un prédicateur méconnu du XVI ème siècle agitateur et animateur d’une révolte sociale. Le trait commun à ces dépoussiérages, à ces exhumations, est sans aucun doute une forme sourde de colère, d’indignation contre l’injustice, l’écrasement des faibles par les puissants, ces puissants qui ont réécrit l’histoire à leur manière et en leur faveur.

Avec Une sortie honorable l’auteur évoque cette fois-ci la guerre d’Indochine, l’une des plus longues des guerres modernes, et la politique française des années cinquante. Il n’écrit pas un nouveau livre d’histoire sur les échecs français jusqu’à la célèbre bataille de Diên Biên Phu mais comme à son habitude nous raconte ce désastre en nous faisant entrer dans les coulisses: celles du Parlement qui sait très rapidement que « la guerre est pour ainsi perdue mais qu’il faut trouver « une sortie honorable » capable d’être acceptée par l’opinion publique et surtout les électeurs.

Eric Vuillard utilise les portraits saisissants de personnages pour nous faire pénétrer ces arcanes de l’histoire. Et sa plume nous donne envie de rire, de pleurer, de crier devant tant de bêtises, de compromissions. Du général Navarre, qui va installer le camp de Diên Biên Phu, dont l’auteur écrit qu’il ignore tout de lui, mais dont il trace un portrait unique, à Herriot, multiple président du Conseil, saisi dans ses habitudes gastronomiques quotidiennes entre deux discours à l’assemblée, ou encore Maurice Violette « le caïd de l’Eure-et-Loir », député réélu à vie, on découvre les ficelles qui agitent ses marionnettes mus par l’intérêt supérieur de la nation, bien entendu, mais aussi et surtout par la satisfaction d’egos surdimensionnés.

S’il traite d’Histoire Eric Vuillard est avant tout un romancier car son écriture fait mouche et il transforme les images et les sons publics en vaste comédie humaine. Digne des Caractères de La Bruyère, il démontre comment derrière le récit national des manuels d’Histoire, les évènements sont aussi le fruit d’actions, de personnalités de petits personnages, en proie à leurs désirs premiers, à leur naissance, à leurs fortunes. Marie Ferdinand de La Croix de Castries, le pauvre pour qui, comme pour beaucoup, « un bel héritage est pris pour un destin », le général de Lattre de Tassigny, transpirant devant les caméras d’une chaine américaine sont ainsi simplement ravalés à de simples descendants de « dizaines de milliers de chasseurs cueilleurs ». Les mots de Eric Vuillard renvoient comme un boomerang à leurs auteurs la condescendance qu’ils prêtent aux anonymes. Caustique, cynique, le propos frôle parfois l’antiparlementarisme et il faut un magnifique portrait de Pierre Mendès France, qui ose à la tribune de l’assemblée demander la recherche d’un « accord politique, un accord, avec ceux qui nous combattent », pour que le lecteur, l’électeur pense « que l‘expression « élu du peuple », veuille « parfois dire quelque chose ».

Nous savons que ces faits, ces personnages ne sont qu’un volet de notre histoire. Les autres sont dans nos manuel scolaires et on sait de quel côté penche le coeur d’Eric Vuillard, qui préfère rendre hommage aux quatre cents hommes de troupe qui défendirent au nom de la Patrie 78 760 actions du domaine houiller de Mao Khê qu’au patriotisme de nos généraux, mais sa liberté d’écrivain nous enchante et sa prose, qui n’utilise pas les mots du militantisme, mais ceux de la littérature n’en est que plus efficace, dérangeante. Et nécessaire.

Vincent Turhan, Richard Wagamese

Sarbacane

24,00
par (Libraire)
6 janvier 2022

Une adaptation réussie

La Grande Ourse vous avait invité à aimer le roman de Wagamese. Normal alors de lire l'adaptation en BD de cette magnifique oeuvre.

C’est l’histoire de levers et de couchers de soleil. D’aubes et d’aurores. Les aubes où l’on confie ses secrets de meurtre, de naissance, d’alcool. Les aurores où l’on explique l’amour qui a fui, la mort qui vient. Et ces moments magiques où la lumière s’allume ou s’éteint, Vincent Turhan sait magnifiquement les peindre. L’écrivain canadien d’origine ojibwé, Richard Wagamese avait dans son premier livre traduit en France en 2016 touché des milliers de lecteurs par l’usage de ses mots pour dire la beauté de la nature. En adaptant son roman, le dessinateur ne l’a pas trahi. Ce sont ces planches d’une douceur ineffable qui séduisent d’abord en nous emmenant pour une balade mélancolique dans la Colombie britannique. C’est de la nature qu’est attendue la rémission. C’est de la nature qu’est attendue la vérité, cette vérité que souhaite entendre Franklin Starlight, de son père Eldon qui à défaut de l’élever l’observe de temps en temps entre les vapeurs d’alcool, dans une ferme voisine où il l’a laissé, nourrisson. Eldon sent sa fin proche et il demande à son fils de l’accompagner jusqu’au sommet d’une montagne, loin de tout, face au soleil, comme un guerrier. C’est que les deux hommes ont des origines indiennes, du « sang mêlé » et comme dans tous les romans de Wagamese, les rites et cultes indiens sont omniprésents, véritables liaisons entre le présent terrestre et l’au delà.

Les Hommes ne sont que des poussières, de petites silhouettes dessinées en bas de case, fourmis minuscules face à l’immensité de paysages grandioses. La vie des vivants est complexe et les jugements difficiles. Dans ce grand espace qui s’ouvre sur un ultime voyage, le père et le fils vont apprendre enfin à se connaitre, à se parler, à expliquer à défaut de s’expliquer. Pour la première fois de leurs vies ils cheminent ensemble et par bribes, grâce à la flamme d’un feu de camp ou à la rencontre avec une vieille femme, ils vont enfin poser des mots sur leurs souffrances, leurs incompréhensions. Les failles terribles du père alcoolique invétéré se disent. La souffrance de l’enfant en mal de famille s’exprime.

Cet apaisement qui vient peu à peu n’est possible que dans le cadre des paysages qui les entourent, eux qui sont soumis comme les hommes aux aléas des orages, de la neige, du soleil. La mère apparaitra enfin ultime secret dévoilé, nécessaire pour se rendre dans l’au delà.

Les étoiles qui s’éteignent à l’aube sont les feux de camp que continuent à allumer chaque nuit les ancêtres dans leur voyage dans l’autre monde. Quand le jour réapparaît les étoiles s’éteignent et les ancêtres reprennent leur route. Si Richard Wagamese a allumé un de ces feux il doit observer avec intérêt ce magnifique ouvrage chaque nuit à la lueur de son feu de camp. Un ouvrage qui n’est rien d’autre qu’une histoire d’aubes et d’aurores.