Eric R.

par (Libraire)
11 octobre 2021

Tellement juste et subtil

C’est une petite silhouette d’enfant. On ne voit d’elle qu’une pèlerine, des petits pieds qui dépassent. Et pourtant elle nous montre de suite que le bambin est un petit être malheureux. Il suffit, quelques cases plus loin, à Arnaud Monin, avec son crayon, de baisser la capuche et de nous montrer le regard du petit garçon pour comprendre le désarroi d’un enfant perdu dans un univers nouveau. Tout le talent, qui a fait l’immense succès du précédent diptyque de Zidrou et Morin, réside dans cette légèreté formelle à montrer et à narrer des faits difficiles, sans pathos mais avec une douceur infinie, y compris pour évoquer des drames intimes.

Si le thème de l’adoption reste celui de ce nouvel opus, le point de vue retenu cette fois-ci est totalement différent. La famille de Gabriel était touchante. La famille Guitry, qui va adopter Wajdi, petit enfant yéménite de 10 ans, l’est beaucoup moins. On pourrait la qualifier de bonne famille « bobo », le père adoptif, dentiste, donc toujours « sur les dents » comme il aime le préciser, formule sa bonne action avec les habituels poncifs: « il arrive un moment où tu as envie de renvoyer l’ascenseur à la vie, où tu as envie de te sentir … utile ». La mère adoptive, quant à elle, a une motivation plus individuelle, personnelle, ancienne. Sous le vernis d’une « bonne action » se cachent, consciemment ou inconsciemment, des motivations plus égoïstes: donner certes, mais aussi recevoir et combler des vides.

Les auteurs s’interrogent, avec le lecteur, sur les raisons qui poussent des couples à adopter. Echec personnel, vide existentiel, réparation, charité, autant de motivations qui peuvent animer les Guitry, mais auxquelles il manque l’essentiel: l’amour d’un enfant, pour ce qu’il est. Le dessin, tout en subtilités, montre en creux que seule, la fille des Guitry, Ess, se met à hauteur de Wajdi, pour lui parler, les yeux dans les yeux. A genoux. A hauteur d’enfant. Les adultes, de leur hauteur, veulent l’embrasser, le serrer, plus pour eux-mêmes que pour lui, un geste perçu comme un étouffement que Wajdi ne peut supporter.

Là est l’autre force de cet album: montrer la difficulté d’être adopté pour un enfant de la guerre, à qui l’on parle de son périple migratoire comme d’un exploit physique mais dont le voyage n’est avant tout, pour lui, que des milliers de kilomètres de fuite, de peur, de traumatisme. C’est dans le lit, le soir, transformé en tente, que surgissent les images de violence et de la mère et de la soeur perdues. L’adoption est pour Wajdi le paradis et l’enfer. Son regard, sur lequel de nombreuses cases s’attardent, montre son désarroi mais aussi la violence qui l’anime, lui qui voulait juste un endroit pour se reposer, dormir et oublier et à qui on demande d’être vierge comme un nouveau né.

« Dix ans Tu dis ? Tu aurais pu en prendre un plus petit ».

Le registre est grave, douloureux, complexe et le récit de, Zidrou décrit par petites touches subtiles, les mécanismes d’une adoption vouée a priori à l’échec. « Les meilleures intentions ont parfois les pires conséquences » proclame la quatrième de couverture. Zidrou déclare s’être inspiré de deux histoires réelles ce qui contribue à la force du récit, imprégné de nos quotidiens, comme le sont les amis, la famille, si chargés de préjugés, de principes moraux inadaptés et qui permettent aux auteurs traiter des multiples aspects de l’adoption, entre paternalisme, bonne conscience et odieuse charité.

Avec Gabriel, le bonheur d’adopter était dans le bouleversement d’une fin de vie avec beaucoup de joies à la clé. Avec les Guitry, l’adoption révèle avant tout beaucoup de souffrances cachées avec beaucoup de larmes à la clé. Au moins à la fin de ce premier tome.

par (Libraire)
5 octobre 2021

La genèse d'une oeuvre

Calais ne fut pas toujours un camp illégal de transit pour migrants. La ville fut souvent associée, des décennies durant, à une une oeuvre sculptée majeure, immortalisée par un timbre postal: le bronze « Les Bourgeois de Calais » de Rodin. Six personnages en souffrance, conduit par Eustache de Saint Pierre, se livrent au début de la guerre de Cent Ans, au roi d’Angleterre, pour que soient épargnés leurs concitoyens et leur ville: oeuvre monumentale, mondialement connue, reproduite douze fois dans le monde entier de New-York à Séoul en passant par Londres ou Bâle. On sait que cette sculpture est l’oeuvre de Rodin, homme âgé alors de quarante quatre ans, dont le nom commence de plus en plus à émerger au firmament des arts. Décrié par les partisans de la tradition antique, imprégné de son maitre et prédécesseur le « père Rude », il impose une nouvelle vision de la sculpture, donnant vie et parole à des personnages qui bougent et agissent comme dans la vraie vie. Rodin est connu, bientôt reconnu. Beaucoup moins est le commanditaire de l’oeuvre à l’approche du centenaire de la Révolution Française, le maire Omer Dewavrin, notaire, notable établi, qui va, sous le charme du futur amant de Camille Claudel, devenir un partisan d’une statue hors norme tant en la forme, horizontale, que sur le fond, six personnages en souffrance et non six personnages héroïques.

Michel Bernard nous avait séduit avec son ouvrage « Deux remords de Claude Monet » dans lequel l’écrivain en s’éloignant d’une biographie traditionnelle réussissait à nous faire pénétrer l’univers intime du peintre impressionniste obnubilé par son chevalet et ses tubes de peinture. S’appuyant cette fois-ci sur la correspondance entre l’élu et l’artiste, l’écrivain nous raconte la naissance puis l’épanouissement d’une belle amitié qui n’est pas sans rappeler celle entre Clemenceau et le peintre de Giverny. C’est le maire qui tient ici le rôle essentiel, un homme bon, modeste, qui ne sait lui même, formé à la culture classique, ce qui le séduit dans une oeuvre contraire a priori à ses gouts premiers et qui comprend à demi-mots le génie de cette silhouette lourde, massive, à la barbe fleurie si proche de l’allure générale de Claude Monet. Subjugué en regardant les visages de ces hommes effarouchés devant la mort, il comprend comme Monet que:
« (…) ce regard qui dépassait l’existence humaine et sondait le passé et l’avenir, l’infini, n’était que l’empreinte des pouces de Rodin dans de la craie mouillée ».
Le notaire est, avec l’immense sculpture, le sujet véritable du livre. Il donne plus qu’il ne reçoit de Rodin mais cette oeuvre en création, il la sent presque comme sienne.
Il faudra dix ans pour que la statue soit enfin inaugurée en 1895. Les tergiversations répétées et fréquentes de Rodin ne sont pas étrangères à ces retards successifs, mais l’opposition des élus, l’ambiance conformiste dominante, les luttes politiques, une crise financière et une épidémie de choléra témoignent de la difficulté de concrétiser une oeuvre artistique en avance sur son temps. Ces tergiversations, hésitations nous rappellent les cris effarouchés devant l’installation des colonnes de Buren, devant la pyramide du Louvre de Pey. Comme le déclare Rodin,
« Rien de grand ne s'était jamais élevé sans créer la surprise ».
L’écrivain, qui ne saurait oublier Monet, comme une figure parallèle indispensable, par la grâce de ses mots, de son style brillant et lisse comme le bronze mille fois polis des corps de Rodin, rend ainsi grâce à la difficulté de créer mais aussi hommage aux femmes et hommes indispensables passeurs des génies. Heureusement Omer Dewavrin vit toujours. Son buste a été sculpté par Rodin.

Éditions de L'Olivier

17,00
par (Libraire)
28 septembre 2021

Magnifique !

Haletant comme un grand roman policier !
Tragique comme une pièce de théâtre antique !
D'actualité comme un essai sociétal !

MAGNIFIQUE COMME UN GRAND PREMIER ROMAN !

Eric

par (Libraire)
24 septembre 2021

Réparer un oubli

Catel et Bocquet. Bocquet et Catel. Ce n’est pas faire injure à Alice Guy, la sujette de leur dernière BD d’écrire que les deux auteurs sont plus connus que celle qui fait le titre de l’album. En effet après avoir décrit la vie de Olympe de Gouges, Kiki de Montparnasse et Joséphine Baker, ils ont choisi de raconter l’existence d’une autre femme moins renommée mais à la vie aussi riche: Alice Guy. Ils disent des femmes, sujettes de leurs livres, qu’elles sont les « clandestines de l’histoire » parce que ce sont « des femmes qui ont laissé des traces dans l’humanité, mais qui n‘ont pas été retenues - ou partiellement retenues - par la grande histoire ». Kiki raconte l’art moderne, Olympe la révolution française, Joséphine la lutte contre la ségrégation et Alice accompagne les débuts du cinéma.

On suit Alice de la naissance à sa mort dans une existence où elle manifeste un bonheur de vivre incomparable, loin de toutes les conventions qui régissent notamment les relations hommes femmes. Elle est une femme libre dans un univers naissant, celui du cinéma composé exclusivement d’hommes. Nous assistons avec elle à la naissance du phonoscope, du bioscope, du kinetoscope. Du cinématographe. Elle rencontre Gaumont, Pathé, les frères Lumière dans ce qui est d’abord un phénomène scientifique, puis technique, artistique et très rapidement industriel et économique. Tous ces domaines Alice Guy, qui a débuté comme « employée aux écritures », apprend à les utiliser et devient experte aux avis recherchés, elle qui est si heureuse sur un plateau de tournage:

« Je pense que les Lumière avec l’arroseur arrosé sont les premiers metteurs en scène. Je ne revendique que le titre de première femme metteur en scène »

Ce n'est qu'en 1920 qu’une nouvelle réalisatrice apparaitra. Entre temps, Alice se rendra aux Etats Unis, se fera un nom, vendra ses studios avant de revenir à Nice pour devenir, sans réussite, une antiquaire. Connue et reconnue de son vivant, en Amérique notamment, elle passera peu à peu dans l’ombre d’une histoire écrite par les hommes. Elle aura connu de nombreuses blessures intimes, des infidélités, le divorce, des faillites mais cherchera pourtant avant sa mort à ce que son oeuvre subsiste, notamment à travers la rédaction de ses mémoires. Autrice de plus de 700 films, il faudra attendre des décennies avant que des chercheurs et historiens en retrouvent une petite vingtaine et inscrivent son nom dans la chronologie de l’histoire du cinéma.

Ce volumineux album est de la qualité des précédents. Alice est un personnage attachant, vibrant, énergique, mouvant dans un univers d’hommes guindés dans leurs redingotes. Le dessin de Catel exprime à merveille la joie de vivre et l’énergie de la productrice, auteure, metteuse en scène. On retrouve la capacité à montrer une époque avec un minimum de moyens. Il est fascinant de constater la restitution par le dessin de l’atmosphère d’une rue, d’un plateau de cinéma, cachant derrière une apparente facilité, un travail de recherches et de documentation très important Le trait noir épais et enveloppant s’apparente aux xylographies de Valotton ou de Toulouse Lautrec. Riche en détails, le lecteur s’amusera à dénicher les noms de Catel Muller et Bocquet, disséminés au milieu d’une scène de rue, comme pour faire rentrer les auteurs dans la vie sociale qu’ils dépeignent.

L’ouvrage se termine par de très riches notices biographiques qui permettent de faire de cette Bd, une référence didactique sur les origines du cinéma.

19,50
par (Libraire)
17 septembre 2021

La BD de la rentrée !

Imaginez. Imaginez vous en vieux notaire retraité (il est utile de préciser dès maintenant que nous n’avons rien contre les notaires, c’est simplement un postulat de départ). Vous vous appelleriez Amédée Petit-Jean, cela ne s’invente pas, ou plutôt si cela s’invente. Votre vie est morne. Vous vivez avec, ou plutôt à côté de Françoise, votre épouse. Elle veille sur vous comme la reine d’Angleterre veille sur son peuple, vous faisant avaler à heure régulière vos antidépresseurs. Dernière précision d’importance: vous avez souvent mal au dos. Heureusement, à portée de fenêtre, vous avez un voisin. Il s’appelle Jo. De son vrai nom: Joseph Seigneur. Normal. Il n’est pas tout jeune non plus mais il porte beau. On dirait Davy Crockett, sans la toque en peau de castor. Grand et beau. Svelte et sportif. Gouailleur, rieur, joueur, hâbleur, conteur. Conteur surtout et lorsque vous avez la permission de 22H30, il vous raconte ses aventures sur toute la surface du globe, de Dien Bien Phu à Caracas en passant par les chutes Victoria. C’est un aventurier qui a vécu des … aventures. Il vous a même dit qu’il était né à Tananarive, capitale de Madagascar. Il égaye vos journées à la manière des aventures de Pinpin qui remplissent sa bibliothèque.
Humour, humanisme, tendresse, le récit sans temps mort, ni faiblesse, nous emporte avec une justesse des émotions particulièrement réussie.

Mais si Tananarive s’appelait plutôt Charleville Mézières, charmante bourgade certes, où Rimbaud s’ennuyât ferme, mais où vous conviendrez avec moi que l’exotisme est plus rare, le soleil plus chiche, les femmes et les hommes moins déshabillés. Cela changerait beaucoup de choses et il faudrait prendre la poussiéreuse Triumph Spitfire MK2 pour vous rendre à Maubeuge, Lille, Calais, Bruges. Et découvrir d’autres secrets, d’autres aventures. De notaire, vous deviendriez ainsi détective privé, sous le regard, toujours protecteur, mais moqueur de votre ami Jo, pour un road movie formidable. Vous apprendrez alors beaucoup de choses sur Jo mais aussi sur vous même. Vous rencontrerez des call girls, des vieilles, des jeunes, des patrons de discothèque. Le monde quoi! Peu à peu, les girafes, zèbres et autres buffles disparaissent au fil des pages, comme si la réalité remplaçait progressivement les rêves.

Depuis les Vieux Fourneaux, les retraités ont la côte dans le domaine de la Bd. Nostalgie, passé, décalage temporel, les ingrédients sont là pour créer de belles histoires. Encore faut il le talent pour mettre le tout en récit et en images. Et Sylvain Vallée, dessinateur notamment de Il était une fois en France et de Katanga, en a plein sa besace.

Le scénario de Mark Eacersall témoigne de la rudesse des temps qui passent, atténuée par la capacité des hommes à rêver et à substituer à une triste réalité de magnifiques histoires. Goût de l’aventure, force de l’amitié, regard sur la vieillesse, autant de thèmes qui traversent cette BD où tout est juste, y compris dans le découpage des scènes et une mise en page parfois onirique, parfais ultra réaliste, toujours horizontale, qui fait que la BD se lit comme un roman.